Birmanie

Anecdote en Birmanie (se fondre)

On nous conduit chez le neveu du prince. Il a fait ses études en Inde et était dans la même classe que Birienda, le roi du Népal (un vrai couillon, paraît-il.) Nous parlerons tout l’après midi dans sa belle maison coloniale, il est charmant mais se révèlera imbu de sa personne ; paradoxalement, c’est le seul qui ait essayé de gagner des sous sur notre dos.

Hsipaw est ouvert mais n’en est pas moins surveillé. Un jour, Myat nous emmène en barque nous balader dans des plantations d’orangers, à notre retour il est questionné par la police secrète, ils veulent savoir où nous allons.

Wun Zaw vit d’un petit commerce et enseigne l’anglais à quelques filles de Hsipaw, c’est un homme fin et cultivé. Il voue une admiration sans bornes à Aung San Suu Kyi(1). Il est activement engagé dans le parti démocratique. Il nous invite souvent à manger ou à prendre le thé. Au cours d’une conversation, je lui parle de mon copain Fabrice qui en 1994, s’est enchaîné sur la place de Rangoon pour demander la libération d’Aung San Suu Kyi. Il me regarde avec des yeux ronds :

– C’est ton ami ?

– Oui, enfin, une connaissance.

– Tu sais qu’il est considéré ici comme un héros ?

Le gouvernement interdit d’écouter la BBC. Comme toute dictature, ils ne souhaitent pas voir le pays s’ouvrir au monde mais ceux qui l’écoutent, la nuit au fond de leur maison, ont beaucoup apprécié son action. Elle leur a donné un souffle nouveau, ils ont réalisé que de l’autre côté du monde, des gens savent ce qui se passe ici et pensent à eux.

Lorsque Fabrice m’avait demandé de l’accompagner, j’avais refusé ; par peur, je le reconnais mais aussi parce qu’une telle opération, sans une bonne couverture médiatique, n’avait aucun intérêt. Si les journaux en parlaient les risques s’en trouveraient réduits et surtout l’action aurait une portée internationale, donc un intérêt. Je lui avais promis d’en parler à Stéphane, mon ami journaliste qui confirma mes craintes : aucun intérêt au niveau journalistique, les gens ne s’intéressent pas à la Birmanie. Quelques mois plus tard, Stéphane me montra un article dans Libération : on y décrivait en six lignes l’action de Fabrice dans la colonne internationale. Je lui avais écrit pour lui dire mon admiration quant à sa détermination et son courage. Je découvre maintenant la portée humaine très importante qu’a eue son action et elle est bien plus importante que la portée médiatique.

Ce gouvernement est une dictature honnie par les Birmans. Quand je pense qu’en France, une averse est un motif suffisant pour ne pas aller voter ! Ils ne se rendent pas compte que vivre en démocratie est un privilège exceptionnel. Des gens m’ont dit refuser de visiter les pays où règne un régime dictatorial « par solidarité et pour ne pas cautionner le régime et enrichir ses dirigeants ». De quelle solidarité parle-t-on ? Je ne pense pas cautionner un régime en visitant un pays. Pourquoi assimiler un peuple à son dictateur ? Les gens souffrent assez de l’oppression pour ne pas leur imposer l’isolement en plus. Les Birmans nous ont tous témoigné de la reconnaissance pour être venus à leur rencontre. J’ai fait des affaires en Indonésie au temps de Suharto, je ne pense pas avoir aidé le régime en quoi que ce fût. Au contraire, j’ai fait travailler de nombreuses familles qui m’en furent reconnaissantes. Allons plus loin : visiter les Etats-Unis mais refuser d’aller en Amérique latine, dans certains pays d’Asie ou en Grèce au temps des colonels me semble contradictoire dans la mesure où les USA ont mis en place et maintenu au pouvoir leurs dictateurs.

Les Birmans -bien que cela soit interdit- acceptent volontiers de parler politique avec des étrangers (pour peu qu’ils ne soient pas écoutés par d’autres Birmans). Le Tatmadaw -l’armée- a mis en place un vaste réseau d’indicateurs qui font régner la suspicion entre voisins, amis, membres d’une même famille. Ils sont partout, dans les rues, les cinémas, les salons de thé, les bureaux, tout est bon pour démasquer les « valets de l’impérialisme ».

(1) Prix Nobel de la paix en 1991, elle se bat pour la démocratie dans son pays  

 


Anecdote en Birmanie (donner et recevoir)

Wun Zaw nous présente ses élèves, quatre charmantes filles mais qui ne bredouillent pas dix mots d’anglais, elles insistent en riant pour me mettre du Tanaka sur les joues, la sensation de fraîcheur est étonnante et persiste longtemps. L’une d’elles étudie la psychologie, je l’interroge, curieux de savoir comment est appliquée cette science occidentale dans un pays où le mode de pensée et la structure sociale et familiale sont si différents. Elle est incapable de me dire quoi que se soit ; elle n’a même jamais entendu parler de Freud… je regarde les cahiers de sa petite sœur : tout est en anglais suite à une décision gouvernementale d’aligner le niveau de l’enseignement sur celui de l’Europe. Ces cours sont mal faits dans la mesure où ils emploient des mots compliqués, peu usités et comme d’autre part l’anglais est à peine enseigné, je ne vois pas ce qu’ils peuvent en retirer. Son cours de biologie d’une année représente à peine plus que la matière d’un mois de cours en Europe. Ils vont à l’école quelques heures par jour, quatre mois par an. Le soir, Myat nous invite à manger chez lui ; sa femme voulait absolument nous faire goûter des œufs de cent ans : elle fait vieillir des œufs de canne pendant plusieurs mois dans un mélange riche en chaux, thé, cendre et bicarbonate de soude. Leur chair devient translucide, vert bleuté. C’est délicieux mais peut rapidement devenir écœurant. On les mange avec un filet de citron ; ça ne ressemble à rien de connu.

Un événement a assombri nos paisibles journées : une femme est morte de la malaria à l’hôpital. Rien d’exceptionnel si ce n’est qu’elle décéda car il lui manquait cinq dollars pour payer ses médicaments. Cinq misérables dollars et elle aurait survécu ! Lorsque Myat nous l’apprend, je suis atterré. Nous sommes cinq voyageurs dans la ville, l’endroit est petit et nous sommes souvent ensemble, spontanément nous faisons un pot commun et donnons symboliquement cinq dollars à chacun des malades. L’hôpital est propre, il y a une dizaine de lits métalliques, sept sont occupés, nous les leurs distribuons directement. Si nous les avions remis au médecin, les malades n’en auraient jamais vu la couleur : il gagne quinze dollars par mois ; pour survivre, il vend les médicaments qu’il reçoit des ONG aux pharmacies locales et aux malades. Bien sûr c’est un salaud mais puis-je juger, moi qui ai tout ? Qu’aurais-je fait à sa place ? Hippocrate est bien loin de ces villages reculés où il est impossible à un médecin de nourrir sa famille sans trafiquer.

Les gens meurent faute d’argent mais temples et églises brillent de mille feux et poussent comme des champignons. D’incessantes quêtes le long des routes assurent leur édification et leur entretien. Cet investissement d’argent me paraît incompatible avec l’enseignement même de la religion. Je n’ai jamais été généreux envers les religions mais à compter de ce jour, elles n’auront -par principe- plus un sou de ma part. Jamais

 


Anecdote en Birmanie (éthique photographique)

Femme girafe - BirmanieNous voulons finir le voyage dans l’Ėtat Kayah, au sud du pays, ouvert seulement depuis un mois. Il est encore difficile d’accès, c’est là que vit l’ethnie des Padaung : les femmes girafes, je voulais en rencontrer depuis des années. Il y en a en Thaïlande mais elles ont été « importées » et sont tenues quasi-prisonnières et exposées comme des monstres de foire à la curiosité des touristes ; un juteux business organisé par l’armée et les flics locaux. Naturellement, je me suis toujours refusé à y aller.

Ce qu’ils appellent des bus ici, ce sont des pick-up bâchés : deux bancs de bois placés de part et d’autre des roues entre lesquels est entassé un fatras de valises, de caisses, de pneus et autres objets divers et volumineux. Pour une raison incompréhensible, les départs se font toujours à 3 ou 4 heures du matin… Durant quinze heures, nous envions les sardines, installées comme des reines dans leurs boîtes. Ces taxis-bus se traînent sur des routes défoncées, s’arrêtant plus souvent pour embarquer des gens que pour en débarquer. Les derniers s’accrochent comme ils peuvent à l’arrière. A chaque secousse nos têtes heurtent l’armature métallique du toit. Le voyage a été un enfer. Nous arrivons pliés, écrasés, épuisés. Heureusement, l’hôtel de Loiko est agréable (il n’y en a qu’un de toute façon). Le lendemain, dépliés et réparés, nous partons à la recherche des femmes Padaung. Nous atteignons leur village vers midi. Tout est calme, le soleil est au zénith. L’air semble suspendu ; deux chiens aboient mollement à notre passage. Un chemin de terre sépare quelques maisons en bambou sur pilotis, des poules se promènent librement en picorant ici et là entre les bananiers. Un cochon rafraîchit son gros ventre dans une mare de boue.

Devant une maison, une femme assise à même le sol tisse une large couverture colorée. Nous la voyons de dos ; elle n’a aucune carrure, son cou d’une trentaine de centimètres est maintenu par une spirale de cuivre. Elle a un sourire poli quand elle nous voit, puis se remet à son ouvrage. Une autre descend les marches de sa maison. Elle est âgée et a les dents noires de betel. A leur façon de marcher et de bouger, on dirait des « E.T. » Elles portent des vêtements de couleurs vives, tissés à la main et de jolis bijoux. Malheureusement, elles veulent de l’argent pour être photographiées, j’ai toujours refusé par principe toutefois, je trouve normal qu’il y ait un échange et propose comme chaque fois de leur envoyer les photos (ce qui en général les ravit). Mais ici, il n’y a aucune chance que la poste passe ; elles le savent. C’est le début de la fin. Beaucoup de gens, par ignorance, payent des sommes disproportionnées. Toutou, le garçon gérant du guest house, qui nous accompagne nous dit qu’un Américain, il y a quelques jours, a payé deux dollars par photo. Elles n’en gagnent pas cinq par semaine en travaillant dur dans les champs. Les touristes sont encore peu nombreux mais bientôt, elles seront complètement déstabilisées à cause de l’argent facile et enviées des autres. Les mères mettront des spirales à leurs petites filles et ce ne sera pas par souci de la tradition. Quoi qu’il en soit, nous avons bien ri avec elles. C’est toujours la même chose, il faut établir un contact pour dépasser cet horrible « Hello, clic-clac, dollar, bye bye » et encore une fois, on n’est pas au zoo. Après avoir un peu discuté avec une gentille grand-mère, je lui montre mon appareil photo ; concentrée, la main sur un œil, elle regarde ses petits enfants perchés sur une barrière à quelques mètres de là. Lorsque j’actionne le zoom, croyant que ceux-ci se jettent sur elle, elle recule brusquement en agitant les bras devant l’objectif comme pour se protéger.

J’avais lu que le poids des anneaux pouvait atteindre une vingtaine de kilos et rabaissait les clavicules, ce qui donnait seulement l’illusion d’un long cou. Mais le lendemain, sur les bords de la rivière, nous vîmes deux femmes assises sur un rocher. Ma première impression fut que quelque chose de noble se dégageait de leur personne. En regardant mieux, je vis qu’elles s’étaient débarrassées de leurs anneaux pour les frotter dans la rivière avec des herbes. C’est leur long cou blanc qui donnait cette impression de noblesse. Ce n’est pas la première fois, en voyant certaines peuplades reculées et hors du temps, que j’ai le sentiment d’être un témoin de l’histoire.

Les enfants veulent toucher les poils de mes bras, se piquer les doigts sur mon visage mal rasé. On est bien ici, nous passons quelques jours à nous balader dans les différents villages.

Notre visa touche à sa fin et il nous faut partir. Après 35h de train sur des sièges en bois, nous arrivons à Rangoon. Il me reste une mission à remplir : remettre un message à Aung San Suu kyi qui est en résidence surveillée. Elle donne des audiences deux fois par semaine. Je me renseigne pour savoir quand, comment et où elles se déroulent. La prochaine aura lieu dans une semaine. Devant sa maison, la foule, toujours importante, est maintenue à distance par l’armée. Personne ne peut l’approcher. Il doit sûrement y avoir un moyen de lui remettre le message mais nous partons demain et ne trouvant pas de solution, nous décidons de le brûler. Peut-être était-ce un message déterminant pour l’avenir du pays. Peut-être ai-je raté l’occasion de figurer dans les manuels d’histoire.