Anecdote à Phnom Penh (Partir seul, en couple, avec ses enfants)

Depuis le nouvel an khmer, la situation s’est dégradée, la nuit tombée, on entend de plus en plus de coups de feu et des rafales d’armes automatiques. On ne s’en formalise pas trop, les Khmers ont la gâchette facile (nos voisins -c’est une pratique courante ici- tirent parfois sur les nuages en espérant faire pleuvoir) mais il y a aussi de plus en plus d’agressions à main armée, d’enlèvements et de vols. Plusieurs personnes que nous connaissons se sont faites braquer. Nous n’aimons plus trop sortir le soir.

Tout a commencé avec l’agression d’un Anglais qui donna son portefeuille sous la menace d’une arme, malheureusement pour lui, il venait de toucher son salaire (1500$). Son histoire est passée dans le journal local et certains ont pensé qu’il y avait de l’argent facile à se faire avec les Occidentaux. Les agressions ont commencé. La police ne fait rien. Y voir une volonté politique n’est pas impossible : Hun Sen qui détient officieusement le pouvoir affirme que le pays doit passer par une période dure avant d’arriver à la démocratie. Il n’a pas tort sur ce point : il n’y a pas assez d’éducation et trop d’insécurité pour qu’ils accèdent à la démocratie d’un coup mais ce type de propos est dangereux car c’est la porte ouverte à tout. Ne pas réagir au chaos pourrait entraîner une reprise en main musclée du pays, ainsi, il n’aurait pas besoin de prendre le pouvoir par la force au risque de s’attirer les foudres de la communauté internationale, cela se passerait en toute légitimité, « pour le bien du pays » Aujourd’hui, la corruption, les trafics (faux dollars, drogue, argent sale, pierres et bois précieux, prostitution) sont monnaie courante, il est impossible d’espérer un quelconque secours de la police : ce sont les pires bandits. La police militaire créée par les Français contrôle le gros du trafic d’héroïne du pays ; la marine, entraînée par les Australiens, utilise ses bateaux pour le transport de drogue. Éteindre un incendie implique de longs marchandages entre le propriétaire et les pompiers (ceux-ci ne sont quasi pas payés par le gouvernement). C’est le Far West ici, je l’ai dit, se procurer une arme est presqu’aussi simple qu’acheter un ballon de foot.

Il y a quelques jours, un journaliste khmer qui ne mâchait pas ses mots a été assassiné en plein après-midi d’une balle dans la tête par deux motards en uniforme militaire. Hier soir, au restaurant avec des amis, nous parlions des vols et agressions ; il me semblait quand même que les gens dramatisaient la situation. Cependant, avant de partir -réflexe de voyageur- j’avais sorti 60$ de mon portefeuille pour les glisser dans ma chaussette. Il est 22h quand nous rentrons. Je demande à Sandrine de rester vigilante : si on est suivi, je m’arrêterai dans un restau. Tout est calme. En m’engageant dans le petit chemin qui mène chez nous, je dis avec une joyeuse ironie « eeeeet voilà, encore un retour sain et sauf, je pense vraiment que les gens exagèrent ».

– Accélère on est suivi.

– Arrête de déconner, dis-je agacé.

– Je te jure, ils ont fait demi-tour sur le Boulevard Monivong, ils sont derrière nous. Au ton de sa voix, je sens qu’elle ne plaisante pas. Coup d’adrénaline, j’accélère, on est presque arrivé mais leur moto est plus puissante. En quelques secondes ils nous rejoignent et nous coupent la route « stop the moto » dit-il en pointant son arme. Je freine, dérape et on tombe. En me relevant je me débarrasse d’un geste vif mais naturel de mon sac à dos dans lequel se trouve mon mini ordinateur. L’un descend et me fouille tout en nous menaçant de son pistolet, l’autre manœuvre déjà la moto. Je note que lui aussi est armé. Inutile de rien tenter. Il prend mon portefeuille dans ma poche arrière ; mon sac est à mes pieds, il ne le voit pas. Je suis calme, lui par contre est très nerveux, son arme tremble légèrement et je distingue une goutte de sueur sur sa tempe. Je garde mes mains bien en évidence, je regarde Sandrine, elle aussi semble calme. Il va vers elle, ne la fouille pas, gêné de toucher une fille mais tire sur sa chaîne en or avec son Tiki rapporté de Tahiti. La chaîne résiste. Je veux éviter toute violence et m’approche calmement, en disant « Ok, ok, no problem » je veux prendre la chaîne et la lui donner. Il lâche la chaîne et fait un pas en arrière ; la peur se lit sur son visage ; contre toute attente il recule, saute sur la moto qui démarre à toute vitesse. Il a eu peur de moi. Ils étaient deux, armés de pistolets gros calibres et il a eu peur de moi ! Je n’en reviens pas !

Ils n’avaient pas vingt ans, manifestement peu d’expérience et une moto trois fois plus chère que la mienne. A aucun moment ils n’ont cherché à dissimuler leurs visages. C’est comme ça quand on est le fils de quelqu’un. Ils ont voulu se faire « le petit frisson du samedi soir ». A peine disparus, on se regarde : ça va. Je relève la moto et nous rentrons rapidement. Il est incroyable qu’ils n’aient pas vu mon sac. On se douche, fume un pétard puis nous couchons.

Le lendemain dans une de mes classes, mes élèves embarrassés de ce qui nous est arrivé, ont émis l’idée que l’arme n’était peut-être pas chargée, je leur ai demandé s’ils pensaient sincèrement qu’ici au Cambodge, un agresseur ne chargerait pas son arme. Non, personne n’y croyait. Le directeur de l’Alliance française me demande de rédiger un rapport qu’il remettra au consul et aux gens détachés par le Ministère de l’Intérieur français chargés d’aider les policiers cambodgiens. C’est en l’apportant et en racontant l’histoire devant tous les profs que je commence à réaliser ce qui nous est arrivé. La rage ainsi qu’une « peur rétrospective » me prend ; ce sentiment d’impuissance face à ces deux petits salopards dont je n’aurais fait qu’une bouchée s’ils n’avaient pas été armés me noue la gorge et me fait légèrement trembler. Et que se serait-il passé s’ils s’en étaient pris à Sandrine ? J’écume de rage. Je pense avoir agi comme il le fallait, si ça devait se reproduire, je ferais de même mais je bous intérieurement. Je rentre à la maison le plus vite possible, persuadé que si je suis dans cet état, ce doit être au moins la même chose pour Sandrine. Je la trouve assise tranquillement dans un de nos grands fauteuils en rotin à lire, elle se tourne vers moi en souriant « ça va, mon mec ? » Elle m’épate cette nana.

Le soir, nous allons à l’Alliance française, c’est l’inauguration de la vidéothèque et l’occasion de boire du champagne. Toutes les conversations tournent autour de la situation actuelle. On n’a jamais ressenti une telle tension. Certains expatriés sortent armés ; moi pas, j’ai dans notre chambre une matraque achetée à un flic mais pas d’arme à feu. Je pense être capable de tuer si ma vie ou celle de Sandrine était menacée mais je ne tirerais pas sur quelqu’un parce qu’il me vole. Contrairement à certains de mes amis qui disent refuser de se laisser faire : « ces salauds savent qu’ils courent des risques en attaquant les gens, c’est le jeu, tu gagnes ou tu perds ». Le point de vue se défend mais je préfère me faire voler un portefeuille que tuer quelqu’un ; je perdrais assurément plus dans le second cas.

J’ai été convoqué dans les somptueux bureaux de la police de l’ambassade pour donner des renseignements sur l’agression. Je leur pose des questions sur l’évolution de la situation et ils m’expliquent qu’il y a en ce moment une psychose chez les étrangers, que statistiquement, la criminalité à Phnom Penh est inférieure à celle de n’importe quelle ville de France. En y réfléchissant, cette affirmation me semble stupide car elle se base sur les plaintes enregistrées à l’ambassade et aux postes de polices ; pourquoi aller à l’ambassade si on ne se fait pas voler son passeport ? Si l’Alliance ne m’avait pas demandé de m’y présenter, jamais je ne m’y serais rendu ; en ce qui concerne la police, les Khmers (je ne parle même pas des Vietnamiens et des Chinois) n’y vont pas car d’une part ils savent que cela ne servira à rien et qu’en plus ils devront payer pour faire enregistrer leur déposition). Cette ville est très dangereuse. Dans tous les cas, me dit l’inspecteur français, les policiers cambodgiens ont maintenant tous les éléments pour les arrêter. Pourtant, tout le monde ici connaît l’histoire de Terry, un copain australien, qui est allé porter plainte au commissariat et s’est retrouvé face à son agresseur, assis derrière le bureau en uniforme !

Il est quand même ressorti de la conversation que si le gouvernement pardonnait aux Khmers rouges et que ceux-ci se retrouvaient désœuvrés dans la ville, les agressions ne seraient plus les mêmes, « vous pensez bien, des durs de durs ayant vécu dans la jungle pendant des années à manger des foies et des cœurs humains »(1)

Deux jours plus tard, une copine antillaise de l’Alliance -une jolie fille- a reçu deux coups de crosse dans la figure par son agresseur car elle ne se laissait pas fouiller et un Américain a pris une balle dans l’épaule.

Mais ce n’est rien, juste une psychose entre étrangers.

  (1) Manger le foie de son ennemi est une coutume qui a la vie dure au Cambodge

 


Anecdote au Cambodge (se fondre)

 Sandrine et moi décidons de partir. On est ici pour s’amuser, nous n’avons aucune obligation ; si on ne peut même plus aller au restau le soir je ne vois pas l’intérêt de rester.

Je comprends mieux maintenant ce que vivent les Cambodgiens : s’il t’arrive un problème, tu ne peux compter que sur toi-même. Ce qui explique la prolifération d’armes, c’est leur seule sécurité.

Les petits malins qui chez nous crient « mort aux vaches, vive l’anarchie » ne connaissent pas leur chance de vivre dans un État de droit, ces idées ne peuvent naître que dans l’esprit de gens élevés dans la sécurité. Il y a quelques années, j’avais failli venir au Cambodge (l’époque où les casques bleus étaient venus sécuriser les élections), je me souviens m’être fait la réflexion « ça doit être marrant de voir un pays sans lois ». Tout compte fait, ce n’est pas marrant.

J’annonce ma décision de partir à mes élèves. Sur une classe de quinze, treize partiraient s’ils en avaient la possibilité. Je leur ai aussi demandé ce qu’ils pensaient de la mort du journaliste survenue il y a quelques jours, ils m’ont dit préférer ne pas répondre car « on ne sait jamais qui on a en face de soi ». Ils sont en classe depuis deux ans ensemble, j’ignorais qu’une telle suspicion pouvait encore régner entre eux. Le totalitarisme de gauche comme celui de droite est détestable : dans les deux cas il est basé sur la propagande, la terreur, les assassinats, la torture et la délation ; n’importe qui est à la merci de n’importe qui ; cette situation doit être invivable. Ils m’ont demandé de ne pas oublier qu’il y a aussi des gens bien au Cambodge. Ma gorge s’est nouée en le leur promettant. A l’intercours, ils allèrent au marché m’acheter un Krama en soie, des fruits et des sucreries dont ils me savaient friand.

 


Anecdote Phnom Penh (donner et recevoir)

Le retour en Europe est toujours un plaisir, on revoit nos familles, nos amis, renouons avec notre culture… Nous écoulons rapidement notre stock de vêtements en soie que nous avons fait faire à Phnom Penh. La vente aura été plus facile que la fabrication. Sandrine se faisait faire des vêtements en soie au marché russe de Phnom Penh. Comme ils étaient très beaux et que plusieurs copines expatriées en voulaient, nous avons eu l’idée de les vendre en France. Mais quand il a fallu passer à une production plus importante, ce fut une autre histoire. La fabrication prenait du retard et le départ approchait. J’ai dû me fâcher. Ici, au niveau business, tout est compliqué, rien n’est jamais acquis, tout peut changer en cours de route, au dernier moment, les prix, les délais de livraison, la qualité ; il faut savoir interpréter un oui qui peut signifier non. Notre fournisseur est finalement venue à la maison avec ce qu’elle avait préparé : aucun modèle ne correspondait ; les coutures étaient de travers, les boutonnières pas en face des boutons. Nous avons commandé de longues jupes portefeuille en soie sauvage blanche, elle me présente des shorts noirs. Difficile d’être plus à côté de la plaque !

-C’est pas vrai ! Qu’est-ce que c’est ça, Song ? Où sont les jupes blanches que je t’ai commandées ?

– Ben… je ne les ai pas mais je me suis dit que ça ferait aussi bien l’affaire, me dit-elle avec un sourire désarmant. Pas facile.

Finalement, nous avons trouvé un atelier d’handicapés qui tous ont perdu un membre en sautant sur une mine. Une ONG Australienne les a formés à la couture, à la logistique et a financé l’atelier. Outre la qualité de leur boulot, l’idée de les faire travailler nous avait séduits. C’est comme cela et uniquement comme cela que devrait se mettre en place l’aide internationale. Un don alimentaire ou financier ne vaut que pour l’aide d’urgence sinon il développe l’assistanat. Enseigner un métier, responsabiliser et donner les moyens financiers et logistiques de la réussite est mille fois plus productif et valorisant. Ils s’en sortirent très honorablement.

 


Anecdote au Cambodge (la corruption)

Un petit bateau nous emmène jusqu’à Kho Klong, une île entre le Cambodge et la Thaïlande mais déjà en territoire cambodgien. Cette zone frontière est comme souvent par ici une zone de non-droit, carrefour de toutes les contrebandes (drogues, bois, pierres précieuses…) et peuplée de la faune qui va avec : bandits, pirates, aventuriers et autres prostituées. C’est ici que nous devons trouver un visa ; le fait que nous n’ayons pas de tampon de sortie du territoire thaïlandais ne semble pas leur poser de problème.

Le matin, on déjeune avec un Anglais qui vient de Phnom Penh. Un vieil homme vient me voir et me demande si je suis français, c’est un ancien instituteur septuagénaire qui tient un discours surprenant : dans un français désuet mais excellent, il me parle de la grandeur de la France et du Maréchal Pétain. Il tient des propos de vieux réactionnaire nationaliste. En Europe, je ne l’écouterais même pas mais ici c’est différent, son point de vue m’intéresse : qu’est-ce qu’un Cambodgien anciennement colonisé pense ? Il répète un discours appris, on lui a tellement dit que Paris était le paradis du monde qu’il a, comme d’autres ex-Indochinois que j’ai pu rencontrer, développé une sorte d’adulation pour la France. Même quand je tempère en disant que tout n’est pas rose là-bas, il n’accepte aucune critique. Il nous dit aussi que les Français sont des gens extraordinaires, « pas comme ces chiens de Vietnamiens ou ces chiens galeux de Thaïlandais ! Ce sont des envahisseuls, des usulpateuls ». Il nourrit une rancœur terrible à l’encontre des communistes. Comment lui en vouloir ? C’est après que le Cambodge ait cessé d’être un protectorat français que les vrais problèmes ont commencé pour eux.

Mes idées sur les colonies ne sont plus aussi tranchées qu’avant. L’idée qu’un peuple puisse en coloniser un autre, bien entendu me dérange. De quel droit ? Du « droit qu’ont les races supérieures de civiliser des races inférieures » comme disait Jules Ferry ? La France profita économiquement de l’Indochine. En plus du caoutchouc, un tiers des revenus coloniaux provenaient de l’opium. Des milliers de soldats des colonies donnèrent leur vie sur les champs de batailles français pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale. Plus pervers, des colonisés africains furent envoyés en Indochine pour préserver les intérêts de la Métropole. Le contraire aussi fut vrai, la France tenta avec une force de 50.000 tirailleurs indochinois de sauvegarder ses colonies en Afrique. Malgré tout, il y eut une contrepartie -pas d’égale importance- mais il y en eut une. L’Indochine au XIXème siècle, c’était le moyen âge : ils pacifièrent les différentes ethnies qui s’entretuaient, construisirent des routes, des voies ferrées, bâtirent des hôpitaux, apportèrent l’électricité, créèrent un système juridique et éducatif, imposèrent une langue commune qui permit aux autochtones de commercer entre eux.

On se quitte pour prendre le bateau qui nous mènera sur les côtes cambodgiennes. Nous attendons sur le ponton assis sur nos sacs, quand un flic arrive. Uniforme fripé et casquette de travers, il nous demande de le suivre dans son bureau. Je devine pourquoi et demande à Sandrine de me donner son passeport et de surveiller les sacs.

Son bureau est un cabanon construit de planches mal ajustées sur laquelle il est écrit « IMIGRATION » à la peinture noire (avec un seul M et le G à l’envers). Un calendrier Toyota de l’an dernier avec des pin ups et une photo de Sihanouk pour seule décoration. Je prends place sur une chaise branlante face à une table bancale sur laquelle traîne un bol de soupe à moitié vide, un cendrier plein ainsi que quelques tampons et feuilles éparses. Un poste de radio posé par terre miaule une musique khmère. Il regarde longuement nos passeports puis me déclare que la Belgique est un pays riche et que lui est très pauvre… Dois-je comprendre qu’il veut que je me rende coupable de corruption de fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions ? J’avise un petit badge de Sihanouk sur son uniforme, je lui parle de lui comme de quelqu’un de formidable que j’ai rencontré à plusieurs reprises ; d’ailleurs, j’ai récemment réalisé un reportage à la télévision française sur sa famille ; je sors ma carte de presse -made in Bangkok- pour appuyer mes dires. Je lui parle ensuite de la grandeur de l’empire khmer, des méchants Vietnamiens et autres balourdises… il perd le cours de ses pensées, comprend que je suis un type important qui a des relations. Nous nous quittons tout sourire et courbettes. La Belgique pas moins pauvre et lui pas plus riche.