Népal

Anecdote au Népal (donner et recevoir)

Voyage au NépalDe Syange à Tal il y a six heures de marche et ça grimpe. Tal est un village d’une quinzaine de maisons, il y fait froid et je n’ai pas le courage d’aller me laver. Dans la lodge(1) à Tal, une petite fille de trois ans a une plaie béante à l’arcade sourcilière qui lui fait très mal. Il lui faudrait au moins quatre points de suture, les parents me demandent si je peux faire quelque chose. C’est une vilaine blessure infectée. Je prends ma trousse. J’ai peur de lui faire mal mais une idée me vient, je lui mets mon walkman sur les oreilles et choisis une musique douce (« the girl from Ipanema » d’Astrud Gilberto), elle ne comprend pas d’où vient ce son inhabituel ; elle est stupéfaite et j’en profite -avec beaucoup de précaution- pour nettoyer la plaie. Je lui mets de la pommade désinfectante, sept sterile strips et un pansement. J’en donne une bonne réserve à la famille et leur explique quand et comment changer le pansement. Je lui donne aussi un bonbon et elle est contente.

 (1) Une lodge est un mélange de refuge, d’auberge et de gîte

 


Anecdote au Népal (donner et recevoir)

Plus on descend, meilleures sont les conditions d’hygiène. En haut, avec le froid ce n’est pas facile de prétendre à une hygiène, même décente. En passant à Ngatti, une femme me demande des médicaments pour son fils qui a une grosse bosse avec une vilaine croûte sur le front, j’ai déjà beaucoup donné et je n’ai plus grand chose pour moi en cas de problème mais comment refuser ? Je lui donne les quelques soins que je peux quand s’approche une petite fille ; elle me montre une profonde coupure entre le pouce et l’index… ses parents ont essayé d’arrêter le sang avec de la cendre, je lave la plaie, la désinfecte mais sa main est brûlante et gonflée. Elle a très mal et je ne peux rien faire car je n’ai plus assez d’antibiotiques. Je suis embêté et, bien sûr, personne ne parle anglais. Heureusement arrive Abraham, un étudiant américain en anthropologie qui parle népali. On décide d’aller voir ses parents qui vivent un peu plus haut dans le village. Ils vivent dans une maison ronde en pisé au milieu de rizières. Nous pensons que la meilleure solution est de l’emmener dans un hôpital de la vallée. On tente de convaincre le père mais il a peur. J’explique que je l’emmènerai jusqu’au dispensaire et que je paierai les frais. Il finit par accepter, ils sont pauvres mais dignes. Pour une roupie, j’ai acheté des citrons énormes et délicieux, le père a sorti une bourse en tissu de sa chemise, il la déroule, en sort 3 roupies et 50 païsas, c’est tout ce qu’il a. Je comprends pourquoi il ne pouvait envoyer sa fille à quelques jours de marche. Je lui ai dit de ranger ses sous.

Le soir, nous nous installons dans une lodge et j’amène Mankumanshi dans une petit boutique faite de planches disjointes, je vois ses grands yeux s’écarquiller devant tous ces articles de couleurs vive en plastique, je lui achète une paire de tongs neuves et des pinces pour ses cheveux, je complète le tout avec une poupée… elle est aux anges et gazouille de bonheur jusqu’à sa chambre.

La dame qui tient la lodge héberge gratuitement le papa et la fillette pour m’aider. Deux Américaines avec leurs porteurs me donnent une liste de vocabulaire anglais-népalais, ça pourra me servir, les porteurs sont super sympas et me traduisent quelques phrases dont j’ai besoin.

Arrivé à Bhul Bhule, la seule vue de l’hôpital me rend heureux d’être en bonne santé ; l’air y est étouffant, des malades sont couchés à même le sol, les blouses des infirmiers sont sales, des mouches partout, un rat passe entre deux pièces. Elle va devoir attendre cinq jours avant d’avoir des antibiotiques ; le médecin parle assez bien anglais et me dit que vingt roupies par jour devraient suffire (moins d’un dollar.)

Mankumanchi est dans la pièce à côté, je vais lui dire au revoir, ses mains tremblent, je voudrais lui dire des mots qui rassurent mais je ne peux avoir que des gestes et un visage apaisant. C’est une belle petite fille, elle a dix ans et me remercie pour la millième fois pour les cadeaux, elle joint ses mains et me dit « Namaste Daï » au revoir grand frère. Je lui fais une grimace amusante et arrive quand même à lui arracher un beau sourire. Je retourne voir le docteur et lui dis que je compte sur lui, je laisse aussi de l’argent au père pour le retour.

Pam et moi nous séparons ici, je vais vers Pokhara, elle continue sa route. Je saute dans un camion qui m’emmène à Dumaï, puis monte sur le toit du bus en direction de Pokhara, confortablement couché sur des sacs à côté d’une chèvre, emmitouflé dans ma doudoune, le walkman sur les oreilles, j’écoute Suzanne Vega en regardant les étoiles.

 


Anecdote au Népal (la corruption)

Arrivé à Pokhara, les rabatteurs me sautent dessus. Je les plante là et monte dans un taxi. Après trois semaines en montagne, il me faut du temps pour me réadapter à la civilisation… je me réhabitue plus vite à la douche chaude et au « luxe » des chambres. J’ai pris un hôtel confortable avec vue sur le lac. Dans la salle de bains, je découvre mon visage dans la glace pour la première fois depuis un mois ; ma peau est tannée par le soleil, mes traits se sont durcis, j’ai maigri.

Je m’occupe ensuite de l’extension de mon visa. J’arrive au bureau de l’immigration, une petite pièce grise et sale, un ventilateur au plafond brasse un air moite. Un fonctionnaire au visage vérolé et au regard rusé derrière ses grosses lunettes me reçoit. Il m’écoute, tirant sur sa cigarette qui dépasse de son poing serré (c’est ainsi que fument les Népalais). Je devais être sorti du pays depuis deux jours et je sens que ça ne va pas être facile. Il examine longuement mon passeport et pour me mettre en condition me dit que ma situation est très très délicate. Je lui invente une histoire d’accident en montagne où j’ai dû redescendre à dos de Sherpa (je suis entré avec un bâton en boitant).

– Haaa je vois, je vois mais les lois au Népal en matière d’immigration sont très strictes. Il m’énerve, venons-en au fait, ces lois strictes ne sont qu’une stricte question d’argent.

– Bon, qu’est-ce qu’on peut faire pour m’éviter la peine de mort, cher ami ? (j’apprendrai plus tard, à mes dépens -en Indonésie notamment- qu’il vaut mieux ne pas trop faire le malin avec les agents de l’immigration, ils sont souvent bien renseignés et comptent parmi les plus corrompus. Ils ont un vrai pouvoir sur nous). Il essuie une fois de plus la sueur sur son front, se lève et va fermer le store crasseux.

– Je pourrais bien arranger votre situation mais ça ne va pas être simple, cela coûtera au moins cent cinquante dollars.

– Ecoutez, là je rentre en Europe, je me suis fait voler mon argent, je n’ai plus rien, le maximum que je puisse vous offrir est dix dollars.

– Impossible.

– Dans ce cas, tant pis, je pars à Katmandu et verrai au bureau de l’immigration là-bas. Sentant qu’un autre corrompu palpera à sa place, il reprend la négociation. Après vingt minutes de dur marchandage portant sur le montant et la durée de l’extension, je laisserai 25 $ à ce charmant monsieur qui les empoche avant d’aller rouvrir le store. Je quitte son bureau la démarche légère.

-Eh, vous oubliez votre bâton.