Roumanie

Anecdote en Roumanie (se fondre)

 Après quelques mois en Europe qui me permirent de me ressourcer et de renflouer les caisses, je reprends l’avion mais me trouve coincé à Bucarest (l’escale). Ce n’est pas la première fois que j’ai des problèmes avec la compagnie roumaine mais je dois reconnaître que leurs prix sont imbattables. J’ai essayé de discuter, j’ai gueulé, menacé, rien n’y fit ; impossible de discuter avec un fonctionnaire communiste. J’aurai un avion après-demain soir. Comme disent les bouddhistes : « s’il y a un problème, trouve la solution ; s’il n’y en pas, inutile de t’en faire, ça ne changera rien ». Je fais donc contre mauvaise fortune bon cœur et monte dans le minibus mis à notre disposition ; après tout, je vais visiter une ville que je ne connais pas encore. L’hôtel fait face à un lac, le hall est en marbre et de larges escaliers à double révolution mènent à de confortables chambres. Je sympathise rapidement avec le réceptionniste de l’hôtel : un grand type au visage ouvert qui parle français. Il me tend la main « moi c’est Dracula et toi » ? « Frankenstein, enchanté » lui répondis-je en souriant, pensant qu’il plaisantait. J’ignorais que Dracula est un prénom répandu en Roumanie.

– Tu connais des endroits sympas à Bucarest ? Où vont les jeunes ? Où sont les magasins, tout ça ?

– C’est un peu dangereux d’y aller seul, j’ai une amie qui pourrait t’accompagner si tu veux ; en plus elle aimerait apprendre le français.

Un coup de fil plus tard, Christina -mon garde du corps- arrive. Elle parle trois mots de français mais le roumain est une langue romane et on se comprend. Nous nous promenons sur le boulevard Uniril ; c’est Le boulevard de Bucarest. Ceausescu l’a voulu plus large que les Champs Elysées, il est bordé de magasins qui se veulent luxueux mais qui sont vides. Quelques rares voitures doublent des charrettes chargées de navets tirées par des chevaux. L’avenue est divisée par une allée herbeuse avec des fontaines sans eau. La ville est triste et grise, des hommes désœuvrés  au regard étains, souvent ivres errent sans but. Les filles que nous croisons sont maquillées à la truelle et ont les cheveux crêpés et décolorés.

Près d’une place, un Romanichel d’une dizaine d’années, me montre son derrière et me dit « one dollar, one dollar » Christina m’entraîne, gênée. On passe devant un cinéma et je devine qu’elle n’y va pas souvent ; je lui propose d’aller voir le seul film à l’affiche : « Air America », elle est ravie. Elle m’explique que faute de moyens, une seule personne double les acteurs en roumain. Il n’y a pour ainsi dire aucune femme dans ce film mais c’est une voix féminine qui double tout le monde. Mel Gibson parlant roumain d’une voix flûtée, ça valait le coup.

En sortant, nous allons nous asseoir près d’une fontaine (sèche encore une fois). Après quelques minutes deux types viennent me proposer d’acheter des dollars. Vestes en soie lavée, gourmettes, chemises largement ouvertes sur des chaînes en or… mauvais genre aurait dit ma grand-mère. Christina s’est raidie. On discute un peu, je connais ce genre de tractation, je sais quand et de quelle manière sortir mon argent ; je refuse certaines de leurs conditions que je juge risquées. Ils n’acceptent pas les miennes et s’en vont. S’ils ont refusé, c’est qu’il y avait une arnaque. Quand on a sur soi tout ce que l’on possède à 20.000 kilomètres à la ronde, il faut être vigilant. Christina me dit « mafia, mauvais ». Des malandrins, sans blagues ? J’aurais juré des aspirants boulangers. Nous arrivons devant le palais du dictateur ; c’est phénoménal. Le style surprend : un malheureux mélange franco-stalinien avec des colonnes gréco-romaines qui le font ressembler à une énorme gare. Christina me dit qu’il a fait raser le centre historique de la ville pour bâtir ce palais de 330.000 m². Sept mille maisons et vingt-six églises, dont plusieurs classées monuments historiques, ont été détruites. Le Génie des Carpates baptisa ce palais -à mes yeux la plus pure incarnation du pouvoir totalitaire- Casa populi. Christina élude mes questions sur la politique, si j’insiste elle se ferme : attitude que je rencontrerai souvent dans les pays totalitaires.

Je mesure le cynisme de ces dictateurs communistes qui vivent dans un luxe extravagant au milieu de la misère de leur peuple tout en prônant l’égalité sociale et la dictature du prolétariat.

Cette ville étouffe sous une chape d’ennui. Je me couche après un ragoût gras, convaincu que je ne vivrai ici pour rien au monde.