Thaïlande

Anecdote en Thaïlande (Partir seul, en couple, avec des enfants?)

Ile paradisiaque ThaïlandeJe survole la jungle à bord d’un petit coucou à hélices. Je suis assis à côté d’une jolie Thaïe qui engage la conversation, elle veut absolument me montrer sa ville. Un gros 4X4 vient la chercher à l’aéroport, elle m’invite à monter et me dépose dans un joli guest house tout en bois dans un jardin face à un lac fleuri de lotus. Elle m’invite ce soir au restaurant avec ses amis, j’accepte avec plaisir.

Je flâne tranquillement dans cette petite ville entourée de montagnes couvertes de jungle luxuriante ; le soir Sopida vient me chercher avec sa sœur et nous allons manger. Il y a cinq autres Thaïs attablés, tous sont prévenants à mon égard et parlent un peu l’anglais. Lorsque la commande arrive, je me réjouis car mon « poulet bambou » sent délicieusement bon. Mon voisin doit aussi y être sensible car il saisit dans mon assiette un morceau de poulet avec ses baguettes sans rien me demander, je ne dis rien, mon voisin de gauche s’y met aussi. J’observe les autres, chacun pique dans les assiettes de tout le monde. Je découvre la manière asiatique de manger : chacun commande un ou deux plats et tout le monde goûte chez tout le monde. Je goûte ainsi des chenilles, des insectes divers et variés…

Le lendemain matin, comme convenu, Sopida vient me chercher tôt à l’hôtel. Elle m’a promis de faire quelque chose de spécial. Le soleil commence à poindre derrière les montagnes et la brume matinale se dissipe doucement. Dans le silence du matin, il fait encore frais. De loin, je vois arriver une vingtaine de moines en robe safran marchant en file indienne, le visage serein mais concentré. Chacun porte un pot en aluminium ou une boîte en osier. Nous ne sommes pas seuls sur le chemin, d’autres Thaïs arrivent avec des offrandes. Sopida me donne de petites boules de riz farcies de viande emballées dans des feuilles de bananier, elle a aussi des fruits, du poisson séché et deux belles fleurs de lotus roses et blanches. Elle se déchausse et offre, mains jointes et tête baissée, quelques boulettes de riz à plusieurs d’entres eux qui la bénissent, j’en fais autant et reçois ma bénédiction. Ils ne remercient pas, c’est nous qui remercions.

Sur le chemin du retour le marché s’organise, une paysanne au visage noble sous son chapeau conique dépose sa palanche et laisse éclater dans la grisaille du matin des fruits aux couleurs magnifiques et des fleurs lumineuses. Nous nous attablons à une échoppe du marché pour le petit-déjeuner. Sopida commande deux soupes au délicieux parfum de citronnelle. Je la regarde, fasciné : à l’aide de ses baguettes, son poisson est décortiqué avec rapidité et précision. Elle saisit ensuite chaque morceau et les porte gracieusement à la bouche. Elle s’amuse à me voir manger.

Nous nous verrons pendant les quatre jours que je passerai ici, elle me présentera à sa famille puis me raccompagnera à l’aéroport, je la remercierai pour son accueil et sa gentillesse, elle m’offrira un cadeau de départ « for good luck ».

 


Anecdote en Thaïlande (Partir seul, en couple, avec des enfants?)

Des millions de lumières illuminent Bangkok. Dans le restaurant, à quelques tables de la nôtre, Hanna avise une fille seule « ce n’est pas cool de passer Noël toute seule, ça te dit de l’inviter ? » elle se lève et invite Yaël, une Israélienne. Nous trinquons ensemble. Arrive Allan, un copain anglais rencontré il y a quelques mois dans les montagnes au nord de l’Inde ; c’est un bon vivant et un terrible fêtard. Après force tapes dans le dos et éclats de rire, nous finissons le repas tous ensemble. Il nous invite ensuite à boire une bouteille de Chablis qu’il gardait « pour une grande occasion ». Allan a les muscles de Stallone, la tête de Woody Allen et les tatouages d’un Yakuza. Son maintien droit et distingué, son humour et son élocution de présentateur de la BBC en font à mes yeux la plus pure et la plus flegmatique caricature du Vieil Empire. Nous nous asseyons sur la grande étendue herbeuse du Palais royal. Après avoir émis une critique cinglante sur l’entretien du gazon, Allan débouche le Chablis et en boit une gorgée. Il ferme les yeux, lève le menton et fait claquer sa langue en connaisseur « Jesus fucking Christ, mes amis, there is an angel pissing in my mouth ». Tout est dit.

Comme nous sommes quatre falang (étrangers) à boire et à rire, nous sommes rapidement entourés de curieux et de vendeurs en tout genre. Allan achète à l’un d’eux un ballon gonflé à l’hélium ; il en défait le nœud et en aspire une bouffée. Quand il ouvre la bouche pour entamer les premières mesures de « God save the queen » il a une irrésistible voix de canard. Tout le monde explose de rire. Nous nous passons le ballon ; le vin aidant, nous pleurons de rire. Les Thaïs ne comprennent pas, je passe le ballon à l’un d’entre eux ; quand il ouvre la bouche, tous ses copains éclatent de rire et se précipitent dessus pour essayer à leur tour.

Le lendemain matin, je parcours les nombreux petits mots et annonces sur le panneau de notre guest house ; j’en trouve parfois pour moi, j’en laisse aussi pour des copains qui passeront ici. Parmi les mots personnels, les avis de recherche, les trucs à vendre, j’en vois un disant qu’à la frontière birmane, un camp de réfugiés karens (tribu des montagnes) a désespérément besoin de professeurs d’anglais. Il est aussi mentionné que ça peut-être dangereux car il arrive que l’armée birmane rôde aux alentours et rackette les Occidentaux. Il arrive également que des tirs aient lieu. Je ne sais pourquoi mais ces dernières précisions achèvent de me convaincre… l’idée que je me faisais de l’aventure, sans doute.

Il faut trois semaines pour obtenir un visa pour le Vietnam ; la procédure est lancée mais en attendant le visa, j’ai envie de tenter l’expérience. Je propose à Hanna d’y aller.

– Quand ?

– Ben… maintenant, on finit notre petit-déjeuner, on fait nos sacs et on y va.

 


Anecdote en Thaïlande (Approcher des peuplades retirées) 

Nous faisons quelques incursions en Birmanie, pas trop car il y a des troubles en ce moment. Nous commençons à apprécier cette végétation épaisse où les arbres sont parasités par toutes sortes de plantes qui augmentent encore le désordre sauvage. Contrairement à nos forêts entretenues, les arbres ici s’imbriquent les uns dans les autres. Des lianes moussues pendent dans un inextricable fouillis de végétation à l’infinie gamme des verts.

Nous allons dans des endroits vraiment reculés. Nous arrivons dans une tribu hmong dont certains membres arrivent juste des jungles birmanes et n’ont encore jamais vu de Blancs. Je n’ai pas trop de peine à approcher les enfants, mais Pinan nous recommande de ne pas nous asseoir trop près d’une vieille dame apeurée par notre présence. J’ai pu entrer en contact avec elle en passant par les enfants. Je me sers de diverses astuces pour me faire accepter, comme le zoom de mon appareil photo ou la lumière bleue de ma montre électronique, les enfants adorent ça. Là, j’ai sorti mon couteau suisse ; voyant les enfants fascinés, la vieille dame s’est petit à petit rapprochée. Je le lui ai mis en main, lui en ai expliqué l’usage, et c’était parti. Lorsque je mis le feu à un bout de papier grâce à la petite loupe et aux rayons du soleil, ce fut la gloire !

La marche est toujours difficile mais nous avons pris le rythme. Après une douzaine de jours, nous arrivons au dernier village, les habitants se révélèrent charmants mais le premier contact fut tendu. Nous gravissions la petite colline qui mène au village lorsqu’au sommet cinq types, l’air farouche, pointent leurs vieilles pétoires sur nous en aboyant dans leur dialecte. Pinan leur parle d’une voix calme et douce, il explique que nous venons en amis, que nous cherchons juste un toit pour la nuit. Nous ne comprenons rien à ce qui se dit et ne sommes pas rassurés. Finalement, ils se radoucissent, baissent les fusils et nous laissent passer en souriant. On se regarde le cœur battant, Pinan nous fait un clin d’œil. Ils nous offrent du thé et Pinan explique qu’il y a trois semaines, des gens venus de Bangkok, accompagnés d’un Blanc, ont emmené des filles contre paiement de trois cents dollars par tête -une fortune pour ces gens- assurant aux familles qu’elles auraient un travail comme employées de maison ou nounous à Bangkok. En fait, elles ont été envoyées dans des bordels ; les moins jolies ont travaillé comme esclaves dans des ateliers clandestins à coudre des vêtements de contrefaçon. Ils ont dit qu’ils reviendraient en prendre d’autres mais une des filles a réussi à s’échapper et à rentrer au village. Elle a expliqué ce qu’elle avait subi et les habitants -ces paysans pauvres et sans instruction- étaient furieux et les attendaient de pied ferme.

J’ai lu dans certains journaux que les familles vendaient leurs enfants dans des bordels de Bangkok. J’étais troublé. La réalité est bien sûr plus complexe. On donne aux parents de l’argent en leur promettant un futur stable pour leurs enfants et ceux-ci leur enverront une partie de leurs revenus. Pourquoi refuseraient-ils ? On parle aussi beaucoup dans ces journaux de pédophilie. Pour moi qui adore les enfants, c’est une abomination et ces malades doivent être traqués sans pitié. Toutefois, il faut savoir que les premiers consommateurs d’enfants en Asie sont les Asiatiques eux-mêmes qui pensent rajeunir par cette union. De plus il est toujours difficile de juger de l’âge d’un Asiatique, une fille de vingt ans peut facilement en paraître quinze voire moins, une aubaine pour des journalistes peu scrupuleux en mal de scoop. Mais je ne minimise pas le problème car il existe, je l’ai constaté à plusieurs reprises. Les « crocodiles », c’est ainsi que les enfants nomment les pédophiles blancs, existent bel et bien et viennent laisser libre cours au vice pour lequel ils seraient condamnés en Occident. Pinan m’expliquera qu’avec le nombre d’agences proposant des trekkings dans la jungle, une concurrence extrême s’est développée. Pour survivre, elles doivent se démarquer soit par des prix plus bas soit en apportant quelque chose de différent. Certains ont choisi les trekkings sexuels où le client passe, à chaque étape, une nuit avec une Méo, une Lisu, une Hmong

De retour à Chiang Maï, nous nous reposons, nous faisons masser, profitons des restaus et de la vie. Quelques semaines plus tard, Franck et moi nous séparons à Bangkok. Il rentre en France faute d’argent, ce fêtard invétéré a tout flambé ! Je continue vers le sud de la Thaïlande. 

 


Anecdote en Thaïlande (Approcher des peuplades retirées)

Ça faisait un certain temps que je n’étais pas monté dans le nord de la Thaïlande. Je voudrais emmener Sandrine dans la jungle. Je vais voir mon copain Pinan, la lui présente et lui dis que nous voulons y faire un tour… « Avec plaisir, on part demain si vous voulez. »

Après plusieurs jours de marche nous arrivons dans la petite ville de Nan. Pinan connaît une gargote tenue par une vieille Chinoise ; ses pieds sont minuscules, elle est toute ridée, souriante et fait des soupes extraordinaires.

Jusqu’au début du siècle, les canons de beauté chinois, imposaient aux femmes de bander leurs pieds pour les empêcher de grandir ; Sandrine et moi sommes fascinés, nous n’avions jamais vu cela ; il ne doit plus y en avoir beaucoup.

Nous rencontrons Sven, un ethnologue suédois, il cherche à rencontrer des Mrambris, une ethnie nomade et très primitive ; il ne doit pas en subsister plus de deux cents aujourd’hui. Mrambri signifie « esprit des feuilles jaunes » car ils quittent leurs abris en feuilles de bananier tressées sitôt que celles-ci jaunissent. Leur nomadisme les rend difficiles à localiser. Après une véritable enquête, nous finissons par entendre parler d’une famille qui ne vivrait pas trop loin. Nous prenons nos sacs et partons dans la jungle. Après deux jours de marche, nous tombons sur un couple avec un enfant et le grand-père. J’ai déjà vu des gens retirés de la civilisation mais là, je suis stupéfait. Ils n’ont jamais vu de Blancs et Pinan doit utiliser tout son savoir faire pour qu’ils ne se sauvent pas à toutes jambes. L’homme est en train d’allumer un feu en faisant tourner entre ses mains une baguette sur un autre morceau de bois. Une fumée apparaît, il souffle doucement sur la mousse qu’il a disposée autour et le feu prend. La femme porte son bébé sur le ventre. Ils sont couverts d’une croûte de crasse, leurs cheveux sont coupés au couteau. L’homme fait cuire une grosse racine sur des braises entre deux cailloux. La femme parle d’une voix flûtée qui contraste avec la rudesse de son apparence. Je n’en reviens pas qu’il y ait encore des gens comme eux aujourd’hui. Nous leur donnons quelques boîtes de sardines et essayons d’engager la conversation. Sven se révèle un ethnologue très « théorique » ; il sort pour la première fois de ses livres, ne sait comment s’y prendre et n’a aucune psychologie. Comme il a peu de temps, il les bombarde de questions alors qu’ils sont incapables de rester concentrés plus de cinq minutes. Il s’impatiente. Je trouve ses questions mal préparées et sans intérêt. Il décide de les emmener à l’hôtel. Pinan objecte que ce n’est peut-être pas une bonne idée, Sven répond qu’il n’a plus envie de passer une nuit de plus dans la jungle (il dort mal, le pauvre)

Nous les suivons trop curieux de voir comment ils vont vivre ce « choc temporel ». L’arrivée à Nan est un grand moment. Les Thaïs les regardent éberlués. Quant aux Mrambris, si le fils tient le choc, le vieux est effrayé par cette ville -minuscule pourtant- par « tout ce monde », ces maisons… il est terrorisé par les voitures. Les ennuis commencent à l’hôtel : il faut négocier ferme avec le patron pour qu’il les accepte. Ils dorment par terre à côté du lit, déroulent le papier toilette en riant et mettent des mouchoirs en papier parfumés partout. Le moment d’étonnement passé, le grand-père regarde tout. Il adore jouer avec l’interrupteur et surtout se regarder dans la glace. En venant ici, ils changent aussi leur alimentation et la supportent mal : ils attrapent une diarrhée monstrueuse. Comme ils n’ont jamais vu de toilettes, ils se vident sur le tapis… l’odeur écœurante se répand via le système d’air conditionné dans toutes les chambres. Nous sommes vite repartis. Le patron n’était pas content.

Le lendemain de notre retour à Chiang Maï, Pinan vint nous voir à notre guest house et nous dit que l’armée thaïe a affronté l’armée Wha (armée privée des trafiquants d’opium) dans le village où nous avions fini le trek, quelques heures à peine après notre départ. Il y a eu douze morts.

 


Anecdote en Thaïlande (Donner et recevoir)

Didier et moi jouons avec les enfants avant d’aller nous laver à la rivière. Dans la jungle, les toilettes sont rudimentaires mais bien organisées : on se met à l’abri d’un buisson avec une provision de cailloux et un bâton ; les cailloux pour éloigner les cochons qui veulent se précipiter sur leur pitance, le bâton, si on les a ratés.

Après sa toilette, Josiane se remaquille, les femmes et les petites filles du village se rassemblent autour d’elle, émerveillées par ses produits. Une petite fille avance une main timide vers son mascara. « Ah non, je ne peux pas lui donner ça, c’est beaucoup trop cher ! » Toutes la regardent fascinées. Une jeune fille lui demande par gestes son bâton de rouge à lèvres, « enfin, Yves, dis leur, quoi ! Un rouge à lèvres, c’est comme une culotte, ça ne se prête pas ! » Yves est le type même du mari soumis. Gêné, il se dandine, trouvant un intérêt subit à sa montre.

Pot nous prépare un repas de roi avec du riz brun, du poulet, des légumes et des ananas. Le repas fini, nous discutons autour de l’âtre situé au centre de la pièce quand un vieil homme au visage buriné dont l’unique chicot luit à la lumière des braises, nous amène une petite fille qui a une infection à la fesse. Je sors ma trousse mais alors que le vieux s’adresse à moi, Josiane déclare en farfouillant frénétiquement dans son sac qu’elle va s’en occuper. Madame joue donc à Médecin sans frontières en désinfectant la petite « mais enfin Yves, qu’est-ce que tu fabriques, prends des photos, quoi ! » « Mais non, pas comme ça, enfin ! » – elle abandonne la fillette pour régler le flash « voilà, tu me prends hein, minou ? »« Non, pas si près, recule… ».

Plus tard dans la soirée, une dame que j’avais aidée à piler du riz -avec maladresse mais bonne volonté– me montre ses plants de pavots. Les fleurs ont perdu leurs pétales, il ne reste qu’une boule verte au sommet de la tige. A l’aide d’une petite griffe à trois lames elle incise plusieurs fois la capsule de haut en bas faisant perler un liquide blanc. Elle récoltera le lendemain cette sève devenue noire au contact de l’air. L’opium sera alors propre à la consommation. Elle sort un morceau d’opium de sa poche, je découvre une pâte noire et compacte dont elle arrache un petit morceau. Il se détache comme un vieux chewing gum : élastique mais se casse net. L’odeur est végétale, le goût amer.

Le lendemain, Didier et moi nous amusons avec le petit singe apprivoisé de nos hôtes, Josiane nous le prend d’autorité et le met sur son épaule, le temps que Minou fasse une photo.

– Regarde, le singe lui pisse dans le dos. Je me retiens de rire. « Mais qu’est-ce qu’il fait le Doudou, ça me colle tout partout dans le dos » ; le singe monte sur sa tête et finit de se soulager dans ses cheveux crêpés et l’urine lui dégouline sur le visage. On éclate de rire. Les enfants et les adultes se joignent à nous et l’hilarité est générale. Madame n’a pas aimé, elle nous traite de petits cons. Elle ne nous parlera plus pendant les trois derniers jours.

 


Anecdote en Thaïlande (se fondre)

J’ai tellement parlé de la jungle à notre ami Philippe qu’il veut absolument la voir, il veut vivre une aventure. Manou, sa petite amie ira sur une île avec Sandrine.

J’arrive à Bangkok et m’installe dans le guest house de ma copine Linda. Le soir, je descends manger dans la rue, j’y croise un paumé que j’avais vu il y a quelques mois. Hagard, vêtu d’un jeans et d’un tee-shirt crasseux, il se traîne pieds nus et dans Kao San road. La dernière fois, il m’avait fait le coup du « on-m’a-tout-volé-tu-veux-pas-m’aider » ? Ne se souvenant plus de moi, il me ressert son bla bla mot pour mot.

– Eh, amigo, tu m’as fait le coup il y a deux mois, alors c’est bon !

– Ah ouais ? Euuh, excuse moi, hein. dit-il l’air abruti. Je rencontre souvent des routards dont le but est de rester le plus longtemps possible en voyage et qui repoussent le retour par tous les moyens. Ils voyagent avec un budget si serré qu’ils ne mangent que dans les gargotes les plus minables, dorment dans des dortoirs… Chacun son truc mais ce n’est pas l’idée que je me fais du voyage ni de la vie en général : j’ai un budget qui me permet de bien vivre, je n’ai pas de gros besoins, loge dans de petits hôtels, voyage avec les transports locaux mais prends un avion quand j’en ai envie, m’offre de bons restaus… et quand j’arrive au bout, je rentre. Cela peut durer trois mois, six mois ou plus, ça n’a pas d’importance, je vis bien et ne me prive pas.

Le lendemain matin, je vais prendre mon petit-déjeuner au Lotus Cafe, le patron -que je connais- fait lui-même son pain et prépare des mueslis et fruits et yaourt sans pareils. Je suis surpris d’y trouver le clodo d’hier attablé devant une énorme assiette avec œufs sur le plat, pain et bacon. Il a dû se trouver un pigeon. Je suis tout aussi surpris d’y voir quatre Thaïs chacun à une table ; en général ils ne viennent pas ici car les petits-déjeuners sont plutôt occidentaux. Le patron, d’habitude jovial, est mal à l’aise en prenant ma commande. J’ai l’impression que les Thaïs se connaissent… il y a quelque chose de bizarre. Alors qu’il m’apporte mon bol de muesli, je remarque que les Thaïs se lancent un regard furtif, j’ai juste le temps de me dire « ils se connaissent, il va se passer quelque chose » que l’un d’eux lance un ordre bref, tous se lèvent, dégainent leur arme et braquent le clodo en criant « hands up, hands up(1) ». Ses yeux s’écarquillent de peur, il est paralysé ; sa main, fourchette encore au niveau de la bouche est menottée. On l’embarque sans ménagement.

J’ai plus très faim, moi.

– Eh boss, qu’est-ce qui se passe ?

– Drug, don’t worry(2), répond-il.

Je suis seul, il s’assied à ma table et m’explique qu’il est furieux car, comme tous les propriétaires de bars, magasins et restaurants de la rue, il paye la police tous les mois pour être tranquille (ils menacent de faire la grève du zèle et de débarquer sans arrêt pour contrôler les clients). « Déjà qu’ils me rackettent tous les mois, ils pourraient au moins l’arrêter dans la rue » !

Philippe débarque à Bangkok, je reconnais de loin sa silhouette de grand black costaud. Il est déboussolé mais ravi. On ne passera qu’une nuit à Bangkok ; le soir, je lui offre un beau poignard rapporté pour lui du Tibet et nous discutons jusque tard dans la nuit. Le lendemain, nous fuyons le bruit et la pollution de la capitale pour Chiang Maï au nord. La première chose que je fais en arrivant, c’est aller voir mon ami Pinan.

– Pinan, ça te dirait une petite balade dans la jungle ?

– Avec plaisir, il fait trop chaud ici. On va à la frontière laotienne, ça vous dit ?

Philippe est en état d’émerveillement perpétuel, les temples, la nourriture, les gens, il ne cesse de poser des questions. Il se montre passionné par la culture et veut connaître les règles du savoir-vivre, les choses à faire et à ne pas faire dans les tribus où nous allons. Ça le change de sa cité à la Courneuve.

Il ne connaît pas la jungle mais est habitué à la montagne et en bonne forme physique ; le trek ne lui pose aucun problème. Un soir, nous sommes invités chez le chef du village -un ami de Pinan- c’est un vieux Hmong affable mais on lit dans ses yeux une force peu commune qui impose le respect. Pinan m’apprend qu’il est considéré comme un héros dans la région. Il s’est beaucoup battu en Birmanie. Son fils est moine, il a un beau visage doux et souriant, c’est lui qui a tatoué les prières en caractères birmans sur les mollets de Pinan pour le préserver des morsures de serpents et autres scolopendres (ceci ne l’empêche pas de sauter en l’air quand il en voit, m’avoue-t-il… juste au cas où).

Assis autour du feu devant un verre de thé, Philippe me demande s’il faut observer certaines règles chez les Hmongs, je lui dis ce que j’en sais.

– C’est marrant, d’où te vient cette curiosité ?

Il me répond, un peu embarrassé :

– Ben, tu vois… j’aimerais laisser une bonne image des Noirs, si un autre passe plus tard et que c’est un con, qu’ils sachent au moins qu’il en existe de sympas.

Depuis le temps que je viens dans la jungle, je ne pensais plus avoir de surprise, nous tombons pourtant sur une ethnie que je n’avais encore jamais vue, elle n’existe presque plus d’ailleurs, leurs costumes sont magnifiques ; les femmes portent des dizaines de cerceaux en rotin noir laqué autour de leur taille.

Depuis le début de notre escapade, les gamins des différentes ethnies que nous rencontrons n’avaient jamais vu de Noir ; une fois, alors que Philippe jouait avec eux au Takrow (volley asiatique qui se joue avec tout sauf les mains), un gamin s’approche et lui et lui passe un index timide sur le bras, pour voir si la couleur s’en va. Il le regarde puis le montre à ses petits copains en parlant très vite, riant tout excité. Tout le monde rit de bon cœur.

Philippe fait partie de cette bande de copains moniteurs. Il a le contact facile et nous animons quelques soirées, faisant hurler de rire les enfants avec nos pitreries. Je crois qu’ils se souviendront longtemps de ce grand Noir costaud et souriant et du falang (étranger) qui lui soufflait des mots en thaï pour les faire rire.

(1) Mains en l’air, mains en l’air !
(2) Une affaire de drogue, ne t’en fais pas