Interview-Libération

Lionel Cieciura, bonjour, vous êtes l’auteur du livre « Et si c’était mieux là-bas ? » comment définiriez-vous votre livre?

Bonjour, je dirais que c’est un récit de voyage et d’aventure autant qu’un roman d’apprentissage parce que c’est l’histoire du passage d’un jeune homme de vingt ans à l’âge adulte.

-Avez-vous romancé certaines parties ?

Absolument pas, j’ai vécu assez de choses extraordinaires en quinze ans pour n’avoir besoin de rien à romancer (j’ai changé les noms de certaines personnes en Birmanie, au Cambodge et au Tibet mais c’était pour préserver leur sécurité).

Qu’est-ce qui vous a poussé à partir ?

Eh bien, à l’âge de 20 ans, je suis passé tout prêt de la mort. A partir de ce moment là, ma façon de voir les choses à complètement changé et j’ai réalisé à quel point la vie était fragile, qu’on en avait qu’une et qu’il fallait en profiter. Alors j’ai décidé la vivre comme je l’entendais, de ne faire que ce que je voulais. Comme ça, si la mort devait se représenter, je n’aurais rien à regretter

J’ai décidé de partir !

-Que recherchiez-vous dans le voyage ?

Ce n’était pas la destination qui comptait, c’était vraiment le voyage. Je voulais vivre des aventures, j’avais besoin d’adrénaline et puis j’étais très curieux, je voulais voir et comprendre comment les autres vivaient, pensaient…

J’ai eu de la chance de voyager à cette époque, ce n’était pas trop compliqué de se retrouver dans des coins retirés, de rencontrer des tribus primitives, des groupes rebelles oubliés au milieu de la jungle.

Quand j’y repense, c’est vrai que je la recherchais l’aventure, je la provoquais parfois, je ne voulais pas faire ce que tout le monde faisait et j’étais très attiré par l’envers du décor ; il suffisait qu’on me dise « Ne va pas là, c’est risqué » ou « évite ce quartier dangereux, cette région trop retirée ou ces gens qui ne semblent pas clairs… », pour que cela exerce sur moi un magnétisme absolument irrésistible. J’y trouvais un parfum d’aventure, de piraterie. J’ai d’ailleurs constaté qu’en général, ce qui est interdit est intéressant !

Bien sûr, avec le temps et l’expérience, je me suis assagi. J’ai vu des gens disparaître ou mourir autour de moi pour avoir trop poussé leur chance. En tout cas, j’ai vu et vécu ce qu’un touriste ne vivra et verra jamais.

-On distingue clairement deux parties dans votre livre, une première avec la découverte des pays traversés, les filles, les fêtes, les excès en tout genre, et puis une seconde lorsque vous rencontrez Sandrine où l’aventure est toujours présente (c’est le moins qu’on puisse dire) mais où vous semblez plus calme, votre écriture change aussi, il y a plus de réflexions ; c’était un choix délibéré ?

C’est amusant que vous ayez noté cela, non, les choses se sont déroulées comme cela, j’ai commencé à voyager seul -et comme vous le dites j’ai bien profité de ma vie de célibataire- c’est vrai que les femmes occupent une part importante dans mon livre, mais encore une fois, je voulais profiter de tout au maximum ne rien rater, c’était un leitmotiv chez moi. Et puis comme tout le monde j’ai mûri, je me suis assagi, (les femmes vous aident pas mal en ce sens d’ailleurs) et je suppose que le regard naïf et émerveillé que je portais sur le monde a évolué, j’ai réfléchi un peu plus… je suis devenu adulte, quoi !

-Comment viviez-vous toutes ces années, vous semblez avoir un rapport particulier à l’argent

Oh, je vivais surtout de petits business, je faisais fabriquer des vêtements et des petits objets que je revendais en Europe ; ou entre différents pays d’Asie… on s’approchait plus du trafic dans ce cas-là. Sinon, j’ai guidé des touristes, j’ai été prof de français et d’anglais au Cambodge, animateur et moniteur de ski en Italie… différentes choses.

Pour ce qui est du rapport avec l’argent, c’est vrai que je n’ai pas, comme souvent en France, un comportement ambigu ou hypocrite ; je ne considère pas qu’il soit honteux d’en gagner, au contraire ! Mais je ne suis pas vénal, c’est la réussite de ce que j’entreprends qui m’intéresse s’il y a de l’argent à la clef tant mieux, mais, ça n’a jamais été une fin en soi. Il peut m’intéresser pour la liberté qu’il procure par exemple mais je lui accorde peu de valeur finalement.

La corruption, la violence et le danger ont fait partie de votre quotidien ?

Il ne faut pas exagérer, c’est vrai que j’ai souvent vécu dans des pays ou la corruption était le mode de fonctionnement, donc il faut s’adapter… alors oui, il m’est arrivé d’avoir a corrompre des gens, pour faire avancer les choses ou pour me sortir d’une situation un peu… compliquée, mais ce n’était pas si fréquent, quand même.

Pour la violence, il m’est arrivé d’avoir eu à me défendre, c’est vrai, mais ce fut assez rare, vous en conviendrez.

Quant au danger, il a été présent quelques fois, mais on a toujours pu l’anticiper ou le gérer correctement. Vous savez, quand vous traversez des zones en guerre ou des pays tellement instables que tout le monde ou presque est armé il faut faire avec, mais encore une fois, ce n’était pas la norme.

Vous avez été armé ?

Non, jamais

-Quelle est selon vous la différence entre un touriste et un voyageur ?

Il y a une phrase que j’aime beaucoup, je la cite dans mon livre d’ailleurs, elle dit « le voyageur ne sait pas où il va, le touriste ne sais pas où il est » et je trouve que cela résume bien les choses… Si on veut comprendre la vie d’un voyageur, il faut accepter l’idée que le facteur temps n’existe pas. Quand je guidais des touristes, c’était de petits groupes mais en trois semaines, on voyait tant de choses, on bougeait si souvent qu’ils ne savaient plus où il étaient deux jours avant.

Moi, je ne connaissais pas ce problème: si je me plaisais à un endroit, je pouvais y rester une semaine, un mois ou un an et c’est là, je pense la différence fondamentale, parce que la manière de vivre et de voir les choses est complètement différente, sans parler du rapport avec les gens du pays qui est bien plus intéressant : vous n’êtes plus un touriste de passage. Vous vous faites des amis, vous apprenez comment ils vivent, comment ils pensent, vous apprenez leurs mœurs, tout ça.

-L’aventure est-elle toujours possible selon vous?

Bien sûr, tout est toujours possible, il suffit de le faire ! C’est vrai que je me sens parfois un peu à l’étroit en Europe, tout est si réglementé… Il n’y a plus beaucoup de place pour le rêve ou l’aventure dans nos sociétés trop bien administrées.

Mais l’aventure, ce n’est pas que la jungle ou des îles désertes, c’est aussi ta manière de réagir à ce qui t’arrive. Tu frappes à cette porte ou à celle-là, tu prends à gauche ou à droite, tu engages la conversation avec telle personne plutôt qu’avec une autre et ton destin est différent. Il faut prendre la vie comme elle vient et savoir saisir la chance quand elle se présente.

-Comment se passe le retour après dix ans de voyage, ce n’est pas trop dur de rentrer en France?

Non, ça va, d’une part, j’ai si souvent changé de pays et puis quinze ans passés à l’autre bout du monde c’est pas mal quand même. Vous savez le paradis n’existe pas, c’est à vous de vous le créer: quand je vivais en Asie, certains aspects de l’Europe me manquaient et ici ce sont certains aspects de l’Asie qui me manquent. Enfin, grâce à mon travail j’ai la chance de m’y rendre encore souvent, donc tout va bien.

De toute façon, je continue à voyager… pas de la même manière, bien sûr mais ça reste intéressant

-Vous partiez seul, c’était un choix ? êtes-vous un solitaire ?

Non, mais j’étais épris de liberté, de liberté totale, donc cela peut entraîner parfois une certaine solitude, mais heureusement beaucoup de gens voyageaient seul… Je n’ai jamais eu de problème à me faire des amis, j’avais toujours le choix de voyager à plusieurs quelques semaines ou quelques mois, puis la vie nous séparait et je continuais seul, puis faisais de nouvelles rencontres. C’est pas mal aussi de se retrouver seul, on voyage autrement, les rencontres avec les habitants sont également différentes.

Pourquoi ce livre ?

Je ne comptais pas écrire un livre au départ, juste une compilation de mes carnets de voyages que je comptais offrir à ma famille et mes amis, puis des gens m’ont suggéré d’en faire un livre car j’avais vécu en quinze années ce que peu de gens vivent en cinquante ans, disaient-ils, parce que cela pourrait plaire à des jeunes qui ont envie de vivre autre chose et puis aussi à des parents qui voient leur enfant prendre un chemin différent et qui craignent pour lui, pour son avenir… finalement, on s’en sort !

Vous semblez de bonne composition, toujours positif… y a-t-il des choses qui vous énervent ?

Oui, je le suis, je trouve toujours du positif même dans le négatif… je suis plutôt « verre à moitié plein ». Sinon oui, sans que cela m’énerve vraiment, j’ai découvert l’engouement pour la presse people et les télés réalité… je trouve ça affligeant ; je déteste les valeurs qu’elles véhiculent. C’est de la bêtise en barre et la valorisation des abrutis.