La mode de la « Bonne action – belle image »

Il y a une mode terriblement énervante : on se film en faisant une « bonne action » puis on la poste sur les réseaux pour montrer comme on est formidable ! Bon l’idée ne date pas d’hier, voici une petite aventure qui m’est arrivée dans la jungle thaïlandaise au début de mes voyages (la fin est assez amusante… elles devraient toujours finir comme ça !)

Nord de la Thaïlande 1989, extrait du livre « Et si c’était mieux là-bas ? »

« Après quelques heures de bus nous arrivons à Paï, une petite ville encaissée dans une jolie vallée. Le soir, Didier me présente Pot et Mong, les guides avec qui nous partons le lendemain. Yves et Josiane, un couple de Français, s’est inscrit entretemps. Elle est esthéticienne, lui employé.

            Après trois heures de marche nous nous arrêtons pour manger quelques bananes près d’une rivière, puis repartons pour encore trois heures fatigantes sous un soleil à peine tamisé par le feuillage des arbres. Accompagné des ronchonnements de Josiane qui peine. Nous arrivons enfin dans un village akhas. On est vraiment loin de tout. La coiffure des femmes est l’élément le plus impressionnant de leur magnifique costume, une sorte de casque orné de cercles d’argent, de pièces de monnaies de l’époque coloniale, de perles, de petits miroirs et de pompons colorés. Leurs robes noires courtes aux bords rouge et ambre sont assorties à leurs petits gilets.

Les maisons sont construites sur le même modèle : pilotis, murs de bambous tissés et toits en feuilles tressées. Elles sont propres, les déchets des repas tombent directement par les ajoures du plancher où poulets et cochons au ventre traînant par terre les font disparaître. C’est un beau village entouré de montagnes couvertes d’une jungle dense. Au cours de mon précédent trek, on trouvait partout des pancartes contre la déforestation, tant les arbres étaient clairsemés. C’était mon premier vrai contact avec la jungle et j’avais été impressionné mais là, je découvre autre chose : la jungle comme je l’imaginais, pleine de lianes et d’arbres géants, de bestioles et d’humidité, baignant dans une lumière tamisée.

Didier et moi jouons avec les enfants avant d’aller nous laver à la rivière. Dans la jungle, les toilettes sont rudimentaires mais bien organisées : on se met à l’abri d’un buisson avec une provision de cailloux et un bâton ; les cailloux pour éloigner les cochons qui veulent se précipiter sur leur pitance, le bâton, si on les a ratés.

            Après sa toilette, Josiane se remaquille, les femmes et les petites filles du village se rassemblent autour d’elle, émerveillées par ses produits. Une petite fille avance une main timide vers son mascara. « Ah non, je ne peux pas lui donner ça, c’est beaucoup trop cher ! » Toutes la regardent fascinées. Une jeune fille lui demande par gestes son bâton de rouge à lèvres, « enfin, Yves, dis-leur, quoi ! Un rouge à lèvres, c’est comme une culotte, ça ne se prête pas ! » Yves est le type même du mari soumis. Gêné, il se dandine, trouvant un intérêt subit à sa montre.

    Pot nous prépare un repas de roi avec du riz brun, du poulet, des légumes et des ananas. Le repas fini, nous discutons autour de l’âtre situé au centre de la pièce, quand un vieil homme au visage buriné dont l’unique chicot luit à la lumière des braises, nous amène une petite fille qui a une infection à la fesse. Je sors ma trousse mais alors que le vieux s’adresse à moi, Josiane déclare en farfouillant frénétiquement dans son sac qu’elle va s’en occuper. Madame joue donc à Médecin sans frontières en désinfectant la petite « mais enfin Yves, qu’est-ce que tu fabriques, prends des photos, quoi ! » « Mais non, pas comme ça, enfin ! » – elle abandonne la fillette pour régler le flash « voilà, tu me prends hein, minou ? » « Non, pas si près, recule… ».

Plus tard dans la soirée, une dame que j’avais aidée à piler du riz -avec maladresse mais bonne volonté– me montre ses plants de pavots. Les fleurs ont perdu leurs pétales, il ne reste qu’une boule verte au sommet de la tige. A l’aide d’une petite griffe à trois lames elle incise plusieurs fois la capsule de haut en bas faisant perler un liquide blanc. Elle récoltera le lendemain cette sève devenue noire au contact de l’air. L’opium sera alors propre à la consommation.

Elle sort un morceau d’opium de sa poche, je découvre une pâte noire et compacte dont elle arrache un petit morceau. Il se détache comme un vieux chewing gum : élastique mais cassant net. L’odeur est végétale, le goût amer. Elle m’invite à en fumer ; je me couche en chien de fusil, la tête sur un coussin. Le goût est sucré, légèrement acidulé. Je prends trois pipes, je ne connais pas et préfère y aller doucement. Je n’ai pas senti grand-chose, une certaine décontraction peut-être.

            Le lendemain, Didier et moi nous amusons avec le petit singe apprivoisé de nos hôtes, Josiane nous le prend d’autorité et le met sur son épaule, le temps que Minou fasse une photo. Nous sommes face à la rivière à fumer un joint (bien qu’elle nous ait dit que c’était mauvais pour la santé).

– Regarde Didier, le singe lui pisse dans le dos. Je me retiens de rire. « Mais qu’est-ce qu’il fait le Doudou, ça me colle tout partout dans le dos » ; le singe monte sur sa tête et finit de se soulager dans ses cheveux crêpés, l’urine lui dégouline sur le visage. On éclate de rire. Les enfants et les adultes se joignent à nous et l’hilarité est générale. Madame n’a pas aimé, elle nous traite de petits cons. Elle ne nous parlera plus pendant les trois derniers jours. »

 

Ça vous a plus ? Voulez-vous en savoir plus ? Retrouvez mon livre « Et si c’était mieux là-bas ? ».

La totalité des ventes du livre est reversé à mon association Kayumanis, œuvrant pour développer le travail en Indonésie